Les accidents du travail, c’est un peu comme la face cachée de la lune. Il faut décréter une journée mondiale de la santé et de la sécurité au travail pour que ce soit l’occasion de mettre en exergue ce fléau social.
Un fléau social encore largement invisible
Deux rapports, l’un de la branche accidents du travail et maladies professionnelles de la sécurité sociale (AT-MP) et l’autre de l’Organisation mondiale du travail, sont dramatiquement éloquents sur le coût humain que paie le monde du travail. L’AT-MP dénombre 1 297 décès en 2024, une augmentation pour la quatrième année consécutive, une moyenne de trois morts par jour. 764 décès sont imputés directement à des accidents du travail, 318 au trajet domicile-travail, 215 aux maladies professionnelles. Une réalité édulcorée par l’absence, dans ces statistiques, des fonctionnaires, des ouvriers agricoles, des travailleurs indépendants ou ubérisés. La précarisation, le manque de formation professionnelle sont des facteurs aggravants.
Conditions de travail dégradées et responsabilité politique
L’OIT (Organisation mondiale du travail) met à mal la légende accusatrice voyant dans les Français des paresseux qui ne voudraient plus travailler et les attaques infondées sur les abus d’arrêts de travail, qui, selon les persifleurs, seraient un sport national. L’Allemagne, souvent citée en exemple, est le premier pays européen en termes d’arrêts maladie, suivie de près par la Lettonie. L’Espagne, la Slovénie, les Pays-Bas, le Luxembourg, entre autres, devancent largement la France. La cause selon l’OIT : « La tension au travail, le faible sentiment de justice organisationnelle, un climat de sécurité psychologique dégradé et un leadership inadéquat ont été systématiquement associés à un taux d’absentéisme médical plus élevé. »
Il en découle 840 088 décès annuels dans le monde, 783 694 dus aux maladies cardio-vasculaires et 56 394 aux troubles mentaux, 44,9 millions d’années de vie en bonne santé perdues. (14 % d’augmentation entre 2019 et 2021.) Ce mardi 28 avril, la CGT, FSU, Solidaires appelaient à un rassemblement à proximité du ministère du Travail pour dénoncer cette inacceptable situation. Douze suicides à la SNCF, autant aux Finances publiques ; La Poste, Orange pourtant incriminée et condamnée pour management toxique dans l’affaire des suicides à France Télécom, ne sont pas en reste. Bref, toutes les professions sont victimes de la dégradation des conditions de travail.
Le bilan d’Emmanuel Macron concède à la France le peu glorieux statut d’être un des plus mauvais élèves de l’UE. Instauration des ordonnances cassant le code du travail, suppression des comités d’hygiène et de sécurité, autant d’ingrédients qui contribuent à « l’épidémie silencieuse », affirme Denis Gravouil, secrétaire confédéral de la CGT.
Les jeunes travailleurs en première ligne
On dénombre plus de 100 000 travailleurs de moins de 25 ans frappés par un accident du travail dont 423 ont trouvé la mort depuis 2020. Une hécatombe ! Là aussi, le choix politique effectué en 2015 par Manuel Valls alors Premier ministre, caution au patronat sous couvert de « libérer » le travail et de favoriser l’emploi, est questionné.
Gérard Le Corre, inspecteur du travail, n’y va pas par quatre chemins.
« Le décret du 17 avril 2015 pris à l’époque par François Rebsamen, ministre du Travail sous l’aile de Manuel Valls, expose les jeunes salariés à des risques accrus. »
Et de poursuivre : « Avant cette date, à chaque fois qu’un apprenti était affecté à des travaux dangereux, l’inspecteur du travail devait réaliser un contrôle préalable. On allait vérifier les presses à injecter ou les échafaudages, pour s’assurer de leur conformité, avant une éventuelle autorisation ».
Pour l’heure, ni dans les officines patronales, ni à la direction générale du travail, n’est envisagée une possible modification de ce décret. Il est vrai qu’il est l’aboutissement d’un deal entre dirigeants patronaux et gouvernement de l’époque : « Banco pour développer l’apprentissage, mais vous arrêtez de nous envoyer l’inspecteur du travail à chaque fois qu’on prend un apprenti. »
L’école au service de l’entreprise ?
Sordide chantage dont sont le jouet les jeunes, pris en étau entre une volonté de dénoncer leurs conditions de travail et le risque angoissant de ne pas être embauchés. Partant du constat que les jeunes se retrouvent en entreprise de plus en plus tôt et de plus en plus longtemps, que se développent les dérogations et les assouplissements législatifs, la députée PCF Elsa Faucillon travaille à une proposition de loi visant à protéger les jeunes en apprentissage, aujourd’hui massivement accidentés.
Elle pointe du doigt : le déploiement des stages en seconde, le renforcement de l’apprentissage alors que les moins de 25 ans ont 2,5 fois plus de risques d’être accidentés que les autres. Plus on favorise leur présence dans l’entreprise et plus cela augmente le nombre d’accidents.
Nous avons une obligation morale de nous conformer à l’exigence de protection attachée à l’enfance. Les morts au travail des jeunes ne peuvent être considérées comme des faits divers isolés. Au XIXe siècle, c’est l’école qui a sorti les enfants des usines. Aujourd’hui, on a l’impression que c’est elle qui fournit les gamins aux entreprises ! s’indigne-t-elle.
Reprendre la main : protéger la jeunesse au travail
Les patrons n’ont pas à mettre les pieds dans l’école. La mission de l’école n’est pas de fournir des gamins comme main-d’œuvre corvéable. Elle est de former de futurs citoyens. Nous devons repenser le cadre pour inverser ce mouvement.
C’est le but de cette proposition de loi : plus de transparence de la part des entreprises, abolition du décret, sanctionner celles-ci en cas de récidives en matière de manques avérés à la santé ou la sécurité des salariés par l’interdiction de candidater à des appels d’offres de marchés publics.
Pour aller plus loin, vous pouvez voir le documentaire « Perdre sa vie à la gagner », réalisé par la CGT, qui revient sur les causes des accidents du travail et sur leurs conséquences humaines, encore trop souvent passées sous silence.

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